Le Cameroun à la croisée des chemins : pourquoi la certification privée est déterminante pour protéger les forêts tropicales du pays.
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Le soutien de l’Union européenne est plus que jamais essentiel alors que le gouvernement de Yaoundé tente de concilier croissance économique et durabilité environnementale. Le bois et les produits forestiers non ligneux certifiés ciblant les marchés européens sont une opportunité pour des prix plus élevés et des chaînes d’approvisionnement plus durables.
L’année 2026 pourrait constituer un tournant pour l’industrie forestière camerounaise. Représentant environ 6 % du produit intérieur brut (PIB), la foresterie constitue le troisième secteur économique du pays. Toutefois, la baisse des exportations de bois non transformé a entraîné un recul des recettes d’environ 27 millions d’euros entre janvier et mars de l’année dernière.
Loin de céder au pessimisme, les acteurs du secteur forestier saisissent les opportunités offertes par la certification, misant sur des prix plus élevés et un accès à des marchés de plus en plus exigeants, notamment celui de l’Union européenne. C’est pour cela qu’un nombre croissant d’entreprises forestières locales s’engagent dans des démarches de certification éthique et durable, malgré les exigences administratives supplémentaires. Il y a diffèrent types de certifications : les labels Forest Stewardship Council (FSC), Pan African Forest Certification (PFAC), Origine et Légalité des Bois (OLB), Fair & Precious, Fairtrade ou Rainforest Alliance figurent sur le bois, le cacao et les produits forestiers non ligneux camerounais.
« Pour les entreprises camerounaises, la certification offre un accès facilité aux marchés internationaux exigeants, en particulier européens, où les réglementations sur la légalité et la durabilité du bois se renforcent peu à peu », explique Benoit Jobbé-Duval, directeur général de l’Association technique internationale des bois tropicaux (ATIBT), l’organisation professionnelle à l’origine du label Fair & Precious. « La certification constitue un outil de différenciation économique pour le bois camerounais. Elle permet de sortir d’une logique de concurrence fondée uniquement sur le prix (à condition que le marché accepte de payer un premium). »
C’est là un enjeu majeur, mais Benoit Jobbé-Duval se montre confiant quant à l’avenir des exportations de bois et de produits forestiers certifiés. « La certification forestière joue un rôle stratégique dans les chaînes de valeur forestières du Cameroun, à la fois comme outil de crédibilité internationale, levier de durabilité et instrument de structuration du secteur. Dans un contexte marqué par une forte pression sur les forêts tropicales, la certification permet d’attester que la gestion forestière repose sur des principes reconnus de légalité, de durabilité environnementale, de responsabilité sociale et de viabilité économique. »
La certification comme appui à la conformité
La certification devient d’autant plus importante à mesure que se rapproche l’échéance du nouveau Règlement de l’Union européenne relatif aux produits exempts de déforestation (RDUE/EUDR). Initialement prévue pour la fin de l’année 2025, son entrée en vigueur est désormais fixée au début de l’année 2027. Toute entreprise souhaitant importer dans l’Union européenne des produits forestiers ou non forestiers — non seulement le bois, mais aussi des produits tels que le café et le cacao — devra démontrer sa conformité à des exigences strictes en matière d’environnement et de droits humains. Selon Claudia Antonelli, chargée de coopération à la Délégation de l’UE au Cameroun, si la certification ne garantit pas à elle seule la conformité au RDUE/EUDR, elle y contribue néanmoins de manière significative. « Même si la certification n’exonère pas les entreprises exportant vers l’Europe de leurs obligations de diligence raisonnée (lorsque le RDUE/EUDR sera appliqué), elle fournit des assurances et un argumentaire solide dans cet exercice», précise-t-elle. « Grâce à la certification, les entreprises forestières renforcent et consolident leur position sur le marché du bois, un marché qui offre un meilleur prix. »
Les raisons justifiant la certification et les bénéfices qu’elle procure sont de plus en plus mis en avant par les responsables du secteur forestier camerounais. « La certification est importante pour les chaînes de valeurs forestières parce qu’elle impose l’exigence des pratiques légales et de standards qui garantissent une gouvernance forestière favorable à une mise en valeur durable des ressources forestières et profitable à tous. », déclare Martin Cyrille Nkie, directeur général du SYNEFOR, le Syndicat national des employeurs pour une foresterie responsable. « L’impact évident sera le renforcement de la production et la commercialisation durables du bois légal. Le SYNEFOR soutient le RDUE/EUDR et apprécie la loi forestière révisée dans la mesure où ils participent et renforcent la lutte contre l’illégalité, qui pénalise nos membres qui sont tous des sociétés industrielles disposant des forêts certifiées. Cette illégalité nous expose à la concurrence déloyale sur le marché notamment international. »
La certification pour lutter contre l’exploitation forestière illégale
L’exploitation forestière illégale constitue depuis longtemps un fléau pour l’industrie du bois certifié au Cameroun, bien que l’exploitation et la commercialisation du bois soient réglementées depuis 1994. Des initiatives gouvernementales plus récentes — telles que la loi forestière révisée de 2024, l’instauration de taxes de 75 % sur les exportations de bois brut, l’élargissement des listes d’essences interdites et l’interdiction de certains types d’exportations — peuvent contribuer à réduire l’illégalité, mais des efforts supplémentaires restent nécessaires.
Les communautés forestières sont souvent les premières victimes de l’exploitation illégale. Toutefois, selon Claudia Antonelli, la certification peut également leur être bénéfique. « La fiscalité locale à laquelle contribuent les entreprises forestières est une des manières de contribuer au développement local. Les entreprises certifiées durable soutiennent également les villages environnants en entretenant les routes, en appuyant les écoles, en fournissant des panneaux solaires ou en collaborant avec les communautés autochtones. La présence d’entreprises forestières dans des territoires souvent isolés est souvent la seule activité économique. Elles peuvent être moteur de développement local, notamment en s’approvisionnant auprès de fournisseurs locaux de denrées alimentaires ou des contrats directs avec des producteurs et petits éleveurs».
« Les chaînes de valeur forestières offrent un potentiel significatif pour améliorer les moyens de subsistance des communautés locales », confirme Benoit Jobbé-Duval (ATIBT). « L’un des leviers majeurs réside dans le renforcement des liens entre les entreprises forestières et les communautés riveraines, notamment à travers l’emploi local, la sous-traitance de services et le développement d’activités génératrices de revenus. La certification forestière contribue à structurer ces relations. L’Union européenne peut jouer un rôle déterminant en soutenant les entreprises forestières certifiées et les PME de transformation locales. »
L’attrait des marchés d’exportation non réglementés
Benoit Jobbé-Duval met toutefois en garde contre le risque permanent de voir les producteurs rechercher des profits rapides sur des marchés d’exportation faiblement réglementés, tels que la Chine ou le Vietnam. « À court terme, cette stratégie pourrait sembler économiquement attractive, mais à moyen et long-terme, cette stratégie serait contre-productive, car elle exposerait le Cameroun à une dépendance accrue vis-à-vis de marchés volatils, eux-mêmes susceptibles d’ailleurs d’évoluer à terme vers des exigences plus strictes. »
« Si les producteurs se tournent vers des marchés moins durables, les ressources forestières seront exploitées sans contraintes ni exigences de durabilité », souligne Martin Cyrille Nkie (SYNEFOR). « Par conséquent, cette durabilité ne sera plus garantie, et les forêts seront vidées en un temps record. »
Des signes encourageants indiquent toutefois que la Chine renforce progressivement ses propres exigences en matière d’importation de bois. « Qu’il s’agisse d’un changement des consommateurs dans ces régions ou d’un effet du RDUE/EUDR, la Chine semble s’intéresser de plus en plus au bois légal », explique Claudia Antonelli. « Cela pourrait également être lié au ralentissement de son économie, qui pousse les entreprises chinoises à vouloir se donner les moyens d’exporter vers l’Union européenne ». Quelle qu’en soit la raison, il s’agit d’une évolution positive pour les forêts camerounaises.
Des produits locaux pour les populations locales
Alors que les exportations de bois font face à de nouvelles contraintes, l’attention se tourne de plus en plus vers les marchés nationaux et ouest-africains. « Le bois transformé localement représente un enjeu croissant en termes de valeur ajoutée et d’emplois », observe Benoit Jobbe-Duval. « Les politiques nationales encouragent la transformation locale afin de capter une part plus importante de la valeur économique sur le territoire camerounais. Toutefois, cette chaîne reste confrontée à des défis structurels : accès à l’énergie, coûts logistiques, financement des investissements et qualification de la main-d’œuvre. »
L’intérêt se porte également sur les produits forestiers non ligneux (PFNL), tels que le bambou, le rotin, et les ingrédients de produits de santé ou cosmétiques. Les forêts tropicales constituent de vastes réservoirs de ressources naturelles soutenant les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et la conservation de la biodiversité. Selon une étude récente, le Cameroun abrite plus de 700 PFNL, dont les 16 principaux représentent une valeur annuelle d’environ 65 millions de dollars américains.
Les PFNL pourraient constituer un levier clé pour des exportations à forte valeur ajoutée et à faible impact, bénéficiant directement aux communautés forestières camerounaises et aux populations autochtones vulnérables.
« Les PFNL constituent une autre chaîne de valeur importante, bien que souvent sous-estimée, et llimité au marché local et sous-régional. », souligne Benoit Jobbé-Duval. Ces produits jouent un rôle clé dans l’économie locale et les revenus des ménages ruraux, avec un potentiel de développement accru via une meilleure structuration, transformation et commercialisation. Les PFNL contribuent également renforcer l’autonomie économique des communautés, en particulier des femmes et des jeunes. »
2028 : défis et opportunités
L’année 2028 verra également l’entrée en vigueur d’une interdiction totale des exportations de grumes non transformées au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), dont le Cameroun est membre. Cette mesure contribuera à accélérer l’objectif de transformation locale intégrale du bois, tout en augmentant la valeur ajoutée des exportations.
La conjonction de la nouvelle loi forestière camerounaise, de l’interdiction des exportations de bois brut et du RDUE/EUDR donne des raisons d’être optimiste pour l’année à venir. Malgré les défis liés à la mise en œuvre et à l’application, un sens partagé de responsabilité et d’engagement entre l’Union européenne et le Cameroun — soutenu par des systèmes de certification robustes — pourrait réellement faire la différence.
Photos: Charles Bracke, Forest for the Future Facility
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